Leçon 10 — Fondements de l’interprétation
Objectifs pédagogiques
À l’issue de cette leçon, vous serez capable de :
- Expliquer pourquoi l’absence de méthode d’interprétation, loin d’être une marque de spontanéité spirituelle, est la pente naturelle vers une lecture subjective du texte qui retrouve dans la Bible ce qu’elle y avait déjà mis.
- Définir l’herméneutique biblique et analyser l’image contenue dans le verbe grec orthotomeô (2 Timothée 2.15, « dispenser droitement ») pour en tirer les implications sur la posture de l’interprète face au texte.
- Distinguer les trois dérives interprétatives que le chapitre écarte (sens tendancieux, adaptation aux circonstances, signification secrète codée) et les illustrer chacune par la référence paulinienne qui les condamne (2 Corinthiens 2.17 ; 2 Corinthiens 1.13).
- Articuler, à partir de la citation de James W. Sire, l’équilibre entre la dépendance nécessaire au Saint-Esprit pour l’illumination et la responsabilité personnelle de l’étude, sans tomber dans l’un des deux excès symétriques.
Contenu de la leçon
« Efforce-toi de te présenter devant Dieu comme un homme éprouvé, un ouvrier qui n’a point à rougir, qui dispense droitement la parole de la vérité. » (2 Timothée 2.15)
La Partie I de cet ouvrage a établi ce qu’est la Bible : une parole pleinement divine, transmise par des auteurs pleinement humains, incarnée dans un monde historique réel, organisée en un canon précis et clos, parvenue jusqu’à nous par la médiation nécessaire de la traduction, digne d’une confiance intégrale, et tout entière tournée vers la révélation du Christ. Cette nature du texte biblique a une conséquence immédiate, à laquelle cette Partie II est tout entière consacrée : si la Bible est réellement la Parole de Dieu, alors la manière dont on l’interprète n’est jamais une question secondaire ou technique, réservée aux seuls spécialistes. Elle engage directement la fidélité de celui qui prétend transmettre ce que Dieu a dit.
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Aller à ma prochaine étape →Pourquoi une méthode est nécessaire
Il existe, chez beaucoup de croyants sincères, une méfiance instinctive envers l’idée même de « méthode » d’interprétation, comme si le fait de suivre des règles risquait d’éteindre la spontanéité de la relation avec Dieu à travers sa Parole, ou de remplacer la foi par une technique froide. Cette méfiance, bien qu’elle parte d’une intention louable, repose sur une confusion qu’il faut dissiper d’emblée. Une méthode d’interprétation n’a pas pour but de remplacer la foi ou la dépendance à l’Esprit ; elle a pour but d’éviter que la foi et la piété sincères ne deviennent, sans le vouloir, le véhicule d’une lecture purement subjective du texte, où chacun retrouve dans l’Écriture ce qu’il y avait déjà mis.
On dit souvent, non sans une pointe d’ironie amère, que n’importe quelle théorie ou n’importe quelle doctrine peut être prouvée par la Bible. Ce constat, hélas trop souvent vérifié dans l’histoire de l’Église, ne révèle pas une faiblesse du texte biblique, mais une faiblesse de la méthode (ou de l’absence de méthode) de ceux qui le lisent. Il arrive en effet que des personnes s’efforcent, avec une sincérité qui ne fait aucun doute, de justifier des convictions qu’elles avaient déjà formées, en cherchant dans la Bible des versets susceptibles de les soutenir, plutôt que de laisser le texte lui-même façonner leurs convictions. Sans méthode rigoureuse, cette dérive n’est pas une exception : elle est la pente naturelle de toute lecture, y compris la plus pieuse en apparence. Un lecteur pressé, feuilletant sa Bible à la recherche d’un verset qui confirmerait une décision déjà prise, ressemble à celui qui consulterait un dictionnaire uniquement pour y trouver la définition qu’il souhaite y lire : la démarche a la forme d’une consultation, mais elle en a perdu l’esprit, puisque la conclusion précède l’examen au lieu d’en découler.
Définir l’herméneutique
Le terme herméneutique provient d’un verbe grec, hermèneuein, qui signifie expliquer, interpréter, traduire. Il désigne la science qui établit et classe les principes, les règles et les méthodes par lesquels on s’assure du sens d’un texte. Cette définition, formulée en termes généraux, vaudrait pour n’importe quel type de texte ancien ; mais l’usage du terme, dans le cadre de cet ouvrage, se limite à son application aux Écritures. L’herméneutique biblique est donc la science qui établit et classe les principes, règles et méthodes par lesquels le sens des textes bibliques est déterminé, dans le but de comprendre correctement le message que Dieu a adressé aux hommes à travers ses auteurs inspirés, puis de le traduire fidèlement à notre époque, c’est-à-dire d’en communiquer la véritable signification, sans l’altérer.
Cette double tâche (comprendre puis communiquer fidèlement) appelle une exigence de sainteté intellectuelle que Paul formule avec une netteté frappante dans le texte placé en exergue de ce chapitre : « dispenser droitement la parole de la vérité » (2 Timothée 2.15). Le verbe grec traduit ici par « dispenser droitement », orthotomeô, évoque littéralement l’idée de tracer une ligne droite, à la manière d’un artisan taillant une pierre ou traçant un sillon sans dévier. L’image est éloquente : l’interprète de la Parole n’est pas libre de tracer le chemin qui lui convient à travers le texte ; il est appelé à suivre le tracé que le texte lui-même impose.
Ce que l’interprétation n’est pas
Avant de développer, dans les chapitres suivants, les règles positives d’une interprétation saine, il est nécessaire d’écarter avec clarté trois dérives que ce livre refuse.
Interpréter la Bible, ce n’est pas lui donner un sens tendancieux, c’est-à-dire un sens orienté par une intention, une idéologie ou une préférence personnelle, non exprimée par le texte lui-même mais projetée sur lui. Paul dénonce cette pratique en des termes sans équivoque : « nous ne falsifions point la parole de Dieu, comme font plusieurs » (2 Corinthiens 2.17). Falsifier la Parole ne suppose pas nécessairement une intention malhonnête consciente ; cela peut résulter d’une négligence méthodologique, d’un empressement à trouver dans le texte une confirmation de ce que l’on pensait déjà.
Interpréter la Bible, ce n’est pas adapter son message aux circonstances, ou lui faire dire ce qui nous arrange dans une situation donnée. Un principe herméneutique fondamental, qui traversera toute cette Partie II, mérite d’être posé ici avec force : un texte ne peut pas signifier aujourd’hui ce qu’il n’a jamais signifié dans le passé, ni dans la pensée de son auteur inspiré. Le véritable sens d’un texte biblique pour nous aujourd’hui est le sens que Dieu lui a donné à l’origine, au moment où sa Parole fut prononcée ou écrite. Chercher à faire dire au texte ce que l’on voudrait qu’il dise, plutôt que de se laisser transformer par ce qu’il dit réellement, inverse la relation d’autorité que la Partie I de cet ouvrage a établie entre le lecteur et le texte.
Interpréter la Bible, ce n’est pas non plus deviner une signification secrète ou codée, réservée à une élite d’initiés capables de décrypter, sous le sens apparent, un message caché que le commun des lecteurs ne pourrait percevoir. Paul écarte explicitement cette approche : « nous ne vous écrivons pas autre chose que ce que vous lisez, et ce que vous reconnaissez » (2 Corinthiens 1.13). Le sens du texte biblique n’est pas un mystère ésotérique réservé à quelques-uns ; il est accessible à la lecture attentive et priante de tout croyant sérieux, muni des outils appropriés, ce qui ne signifie évidemment pas que tout sens soit immédiatement évident, mais que rien dans le texte n’est délibérément dissimulé derrière un code que seule une gnose spéciale permettrait de percer. C’est cette même exigence, on s’en souvient, qui a justifié au chapitre 9 la prudence entourant toute lecture christocentrique de l’Ancien Testament : reconnaître le Christ dans un texte n’est légitime que si le texte lui-même, ou le témoignage apostolique qui l’éclaire, l’autorise, jamais par simple intuition du lecteur.
Le rôle du Saint-Esprit et la responsabilité de l’étude
Une question délicate se pose alors, à laquelle ce chapitre doit répondre avec équilibre : si le sens du texte n’est ni tendancieux, ni circonstanciel, ni codé, mais objectivement inscrit dans le texte lui-même, quel rôle reste-t-il à jouer au Saint-Esprit dans la compréhension de l’Écriture ? La réponse chrétienne classique tient ensemble deux affirmations que l’on pourrait croire, à tort, contradictoires. D’une part, aucune compréhension spirituelle authentique de l’Écriture n’est possible sans l’illumination du Saint-Esprit, c’est ce que rappelle le psalmiste dans sa prière : « Ouvre mes yeux, pour que je contemple les merveilles de ta loi » (Psaume 119.18), une prière qui suppose que, sans cette ouverture accordée par Dieu, l’intelligence humaine seule demeure aveugle aux réalités les plus profondes du texte. D’autre part, cette illumination n’est pas réservée à une caste spirituelle privilégiée, ni destinée à remplacer l’effort d’étude par une révélation instantanée qui dispenserait de tout travail.
James W. Sire l’exprime avec une clarté qui mérite d’être citée : « L’illumination vient à l’esprit de chaque enfant de Dieu — et pas seulement à une certaine élite spirituelle. Dans le christianisme biblique, il n’y a pas une quelconque classe de guru, d’illuminati, ou de gens à travers qui doit passer toute interprétation appropriée […]. Il revient à chacun des enfants de Dieu d’apprendre, de juger, et de discerner en se référant à la Bible, qui demeure la seule autorité, même envers ceux à qui Dieu a donné des capacités spéciales. » Cette conviction évite deux excès symétriques : celui qui traiterait l’étude biblique comme un exercice purement intellectuel, où l’assistance du Saint-Esprit serait facultative ou décorative ; et celui qui, à l’inverse, court-circuiterait tout effort d’étude sérieuse au nom d’une spontanéité spirituelle prétendument supérieure à la discipline. Le Saint-Esprit qui illumine le lecteur est le même Esprit qui a inspiré le texte ; il n’agit jamais contre le sens que lui-même a voulu communiquer par la plume des auteurs bibliques, une affirmation qui trouvera toute son importance pratique lorsque la Partie III de cet ouvrage abordera la question de « saisir la voix de Dieu » dans la méditation personnelle.
Le rôle et les limites des commentaires
Un dernier point mérite d’être posé avant d’entrer, au chapitre suivant, dans le détail des principes d’interprétation : quelle place accorder aux commentaires bibliques et aux ouvrages de référence rédigés par d’autres croyants ? Un commentaire n’est, par définition, rien d’autre qu’un ensemble de remarques formulées sur un texte, verset par verset ou section par section ; quiconque s’intéresse sérieusement à la Bible peut en écrire un, ce qui signifie qu’un commentaire, aussi savant soit-il, ne porte jamais l’autorité du texte biblique lui-même. Il demeure un outil humain, faillible, à consulter avec discernement plutôt qu’à recevoir passivement.
La position la plus équilibrée consiste à affronter d’abord le texte seul, dans un esprit de prière, en s’efforçant de dégager sa propre compréhension avant de recourir aux commentaires, non par méfiance envers le travail des autres, mais parce que le Saint-Esprit qui habite chaque croyant peut légitimement éclairer un même texte de façon complémentaire à ce que d’autres en ont déjà écrit. Une fois ce premier travail personnel accompli, la consultation des commentaires, dictionnaires et concordances devient précieuse pour enrichir, corriger ou approfondir cette première compréhension. Un vieux conseil, qui garde toute sa pertinence, résume bien cet équilibre : ne méprisez jamais les commentaires, mais ne leur substituez jamais votre propre confrontation avec le texte.
C’est cet équilibre (rigueur méthodologique, dépendance de l’Esprit, et humilité devant le travail des autres interprètes) qui va maintenant guider l’exposé des principes classiques d’une interprétation saine des Écritures.
Résumé
Ce chapitre ouvre la Partie II en montrant que la méfiance instinctive de nombreux croyants envers l’idée de « méthode » d’interprétation repose sur une confusion : une méthode ne remplace pas la dépendance à l’Esprit, elle prévient la dérive, naturelle à toute lecture sans discipline, qui consiste à retrouver dans le texte ce qu’on y avait déjà mis. Il définit l’herméneutique biblique comme la science qui établit les règles permettant de déterminer le sens voulu par Dieu et de le communiquer fidèlement aujourd’hui, et éclaire cette double tâche par l’image du verbe grec orthotomeô (2 Timothée 2.15), qui évoque un artisan traçant une ligne droite sans dévier. Trois dérives sont ensuite écartées avec l’appui de textes pauliniens précis : donner au texte un sens tendancieux (2 Corinthiens 2.17), l’adapter aux circonstances au lieu de recevoir le sens que Dieu lui a donné à l’origine, ou lui prêter une signification secrète réservée à des initiés (2 Corinthiens 1.13). Le chapitre résout enfin la tension apparente entre objectivité du sens et rôle du Saint-Esprit en citant James W. Sire : l’illumination est accordée à chaque enfant de Dieu, non à une élite, et elle ne dispense jamais de l’effort d’étude, ce même Esprit ayant inspiré le texte qu’il éclaire. Il se referme sur une mise en garde équilibrée concernant les commentaires, outils humains faillibles à consulter après, et non à la place de, la confrontation personnelle avec le texte.
Exercices pratiques
- Rédigez une explication d’une demi-page de l’image contenue dans le verbe grec orthotomeô (2 Timothée 2.15), et montrez, à l’aide de cette image, pourquoi « dispenser droitement la parole de la vérité » résume à elle seule tout le projet de l’herméneutique biblique.
- Préparez, pour une personne qui redoute qu’une méthode d’interprétation n’éteigne la spontanéité spirituelle, un argumentaire oral de cinq minutes qui s’appuie sur la prière du Psaume 119.18 et sur la citation de James W. Sire pour montrer que méthode et dépendance du Saint-Esprit se renforcent plutôt que de s’opposer.
- Reprenez un texte biblique que vous avez déjà utilisé pour justifier une décision ou une conviction personnelle, et examinez par écrit si votre lecture est partie du texte vers la conclusion, ou de la conclusion déjà posée vers une recherche de versets de confirmation ; corrigez votre interprétation si nécessaire.
Fin de la leçon 10
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